Mes yeux sont ouverts mais je ne vois rien ! Mes jambes fonctionnent mais je n’avance pas ! Mes bras se meuvent mais je ne « saisis » rien ! Mes oreilles entendent mais je ne capte rien ! Mon corps a l’air de bouger mais je ne vis pas. !
Tout est à la surface de moi, tout reste dehors, ne m’atteint pas, ne me fait pas vibrer…Pourtant, au-dedans, c’est le tumulte, le tohu-bohu, le grand chambardement, la cacophonie au plus haut point. Quel est donc ce mystère ? Pourquoi cette incapacité à vivre, comme tout le monde, à se lever le matin, simplement, sans y réfléchir, et respirer l’air du dehors ?
« Ma douleur, tiens-toi tranquille » disait Baudelaire.
Moi, je lui disais : « Oui, arrête de me titiller, de me réveiller la nuit, de me poursuivre, de m’anesthésier parfois. Vas-tu au moins te caser quelque part où je puisse t’identifier, et ensuite te laisser là ? Quel répit vas-tu m’accorder ? Je souffre peut-être de me battre contre toi, qui sait ?
Bien sûr, c’est mieux qu’avant puisque je sais que tu existes et que tu es là, tapie, prête à me sauter dessus, à me tenir tête ! Car tu ne pourras te taire, je le devine, je le sens confusément…. C’est même la grande découverte de ces derniers temps, tu existes. Oui, je vais te faire de la place, petit à petit, doucement mais du calme ! Ne m’étrangle pas, que je puisse au moins survivre à ce « travail de deuil » que tu exiges depuis si longtemps. Oui, je sens que tout se fissure en moi, qu’un raz de marée va bientôt me submerger… Je sens qu’il faut baisser la garde, te laisser advenir, comme la lente gestation de l’enfant à naître, te laisser la place…
Enfant à naître ? Qu’ai-je dit ? Serait-ce une nouvelle naissance ? Serait-ce une nouvelle vie possible ? Cette brèche ouverte de la douleur, pourrait-elle porter un fruit nouveau, serait-ce vrai ?
Et la douleur de répondre…
« Oui, tu vas voir ! Au milieu de ces terres dévastées, de ces cratères rabotés où le feu de la peine t’a brûlée, où le vent du chagrin t’a soulée, où la lance du deuil t’a percée, tout doucement, la vie va renaître… Tu as été empêchée d’avancer, mais écoute aujourd’hui le clapotis de l’eau qui coule à nouveau, elle ne fait pas de bruit ; tu es trop habituée au grondement de ta solitude, aux tempêtes de tes émotions, aux orages de ta douleur. Tu n’entends pas le frémissement de la vie qui revient. Quand tu auras revisité toutes les pièces que ta peine a investies, a aménagées en toi, alors tu verras combien c’est beau la vie, là, chez toi, tout simplement, sans complication ni tapage. C’est chez toi, c’est tout ! Cela ne ressemble pas à la maison de ton voisin. Personne ne peut y vivre, sinon toi. Toi seul connais les recoins de cet abri, les moindres méandres que tu commences à apprivoiser. »
Apprivoiser ? Quel joli mot, sens-tu comme il sonne juste, comme il est vivant ? Aller vers, s’approcher, s’approprier, s’adapter, tu entends le mouvement que tous ces verbes supposent ? Oui, tu « as été vers », tu t’es approchée de la douleur ; alors maintenant, n’aie pas peur, tu es habituée à sa présence, et désormais tu pourras vivre avec elle, à côté d’elle, quand elle réapparaîtra, puisqu’elle a un jour élu domicile chez toi. Tu as bien fait de lui ouvrir la porte, sinon elle aurait tambouriné à la fenêtre. Tu t’es battu contre elle un certain temps, et maintenant, tu l’as acceptée, elle est donc à sa juste place, tout se passe mieux, hein ?
Oui, je suis même plus « vivante » qu’avant ! C’est drôle, je revis, je sais quels chemins rocailleux j’ai dû emprunter, quels cailloux ont écorché mes pieds, par où je suis passée. Cette maison aux recoins surprenants, c’est ma maison, je la reconnais. Et je peux, dans ce jardin, repartir, reconstruire, hisser le pavillon de mon nouveau voyage, voguer sur la mer de mes « amours blessés » ; car ils ne sont pas perdus, ceux que je croyais disparus, ils vivent dans mon cœur, rien, ni personne ne pourra les effacer… C’est sûr ! Je cohabite avec ceux que j’aimais et que je ne vois plus ; d’une autre façon, voilà tout.
Avant de réaliser tout cela, je me sentais « décalée » ; la vie au milieu de mes amis était trop dure, ils ne comprenaient rien ! Car j’avais souffert et accosté sur une terre inconnue d’eux, où seule je pouvais aborder ; le fleuve de la douleur nous séparait, comme si j’étais sur l’autre rive, hors d’atteinte, dans un autre cadre. J’étais trop sensible à des tas de choses, à des émotions nouvelles, à des domaines que je n’avais pas encore saisis : la simplicité, la vérité, pas de « faux semblant », la tristesse devinée la connivence du cœur….
Je veux donc vivre, vivre plus et mieux, me lever, me réveiller chaque jour avec ce goût de la vie.
Car cette soif de vivre, je la vis dans mes « entrailles » de même que la séparation d’avec maman et le chagrin ont été imprimés au fer rouge dans ma peau de petite fille. Avoir su arpenter les chemins et les sentiers du pays de la peine, les avoir apprivoisés, cela m’a donné une énergie de vie, un vrai moteur « neuf ». Cette énergie ? Elle vient en partie de cette souffrance d’abord cachée, ensuite reconnue, maintenant apprivoisée, à sa place dans le cours de ma vie, comme toutes les pierres qui tapissent le lit de chaque vie. Quand la vie revient en vous, c’est une impression fabuleuse que rien ne peut exprimer, c’est comme une renaissance.
Merci à ceux qui ont contribué à cette renaissance
Marie-Madeleine de Kergorlay
Extrait du livre « Tu n’es pas seul. Accompagner l’enfant en deuil »

